C’est l’histoire d’un enfant, fils d’un village et univers de Sérères brillants de leur noirceur et dans leur routine campagnarde, qui est né tout blanc. Il est raconté dans le roman « Tiélém, l’enfant à la peau claire » avec une obligeance presque à outrance, mais dont la bienveillance et les hymnes au mérite, à l’éducation et à l’effort rendent le récit noble.
Le sujet de ce « Tiélém, l’enfant à la peau claire » nous renvoie à ces histoires autant fabuleuses que banales, devant lesquelles le lecteur n’est a priori ni excité ni impassible. L’intérêt ne surgit que par le brio de l’auteur, sa créativité, l’immersion émotionnelle et le storytelling.
Pour le cas de ce roman de 115 pages, son auteur El Hadj Momar Junior Sarr montre dès les premières lignes sa maitrise du descriptif. C’est peu qu’il nous plonge dans l’univers rural de Tiékalite, en nous faisant sentir le pétrichor, en sonnant le braiment des ânes et les cocoricos, en invitant au repas qui mijote au foyer d’où fusent les veloutes grises, et nous conduisant à imaginer ces nudités qui n’étaient ni pour l’exhibition ni pour un pied de nez aux mœurs. Une introduction accrocheuse à un univers qu’on a toujours lu ou vu, mais qui ne cessera jamais de saisir par son authenticité et sa beauté.
Le primo-écrivain nous installe dans un hamac confortable pour vivre ce qui s’annonçait comme un drame fondateur, à en croire les prédictions des mannes. Un enfant allait naître, dans un milieu sérère dont la noirceur faisait presque foi. Sa naissance devait entrainer une mort, un mythe, un renouveau et la fin d’un cycle. Il est enfant tout blanc, aux yeux bleus.
« L’enfant est particulier », « Tiélém est différent », « Il est doté, il a un esprit unique », etc. L’auteur marquait par différentes manières la singularité de Tiélém, sans ne mentionner qu’il est un albinos. L’auteur s’est comme assigné la mission de rétablir la condition de l’albinos, lui attribuer un visage normal et honorable.
Le nom choisi est révélateur. Ndiélém renvoie au fer, en langue sérère. Tiélèm en est le pluriel, qui se dit quand le fer est en action, en mouvement, ou fait du bruit dans l’œuvre. La référence au fer ici évoque sa robustesse, sa résistance au temps, sa ductilité, sa conductivité aux courants, son oxydation qui demande un soin particulier, sa résilience.
Rapporté à Tiélém, l’enfant blanc, l’auteur n’a vraisemblablement pas insisté sur sa différence. Tout du moins en a-t-il fait un génial garçon, au parcours scolaire et social sans tache, un fils admirable et objet de grande fierté, dont l’intelligence peu fréquente éblouit son identité. « La force ne suffit pas, il faut l’esprit » ; cette phrase est parmi les rengaines de l’enfant Tiélém.
L’auteur El Hadj Momar Junior Sarr a apparemment voulu faire ressentir autre chose que pitié et drame. Cependant, la démarche peut être une méprise. Un enfant de cette condition peut sourire de lire la possibilité pour lui de vivre une enfance tranquille, choyée, avoir un parcours éloquent où il est une curiosité non pour la foire, mais pour esprit prodigieux et ses valeurs intrinsèques. Mais n’est-ce pas là un idéal, quoique la fiction ouvre tous les possibles ?
Avec Tiélém qui jouit d’un total épanouissement dans l’environnement naturel de la campagne, qui subit un travers sur la route, qui balance entre l’urbain et le rural, quelques lignes sur les stigmatisations, ou sur les inconvénients ponctuels liés à la dermatologie et l’ophtalmologie, auraient permis de ne pas s’assoupir dans l’utopie ou l’idéal.
L’option de la normalité et de la saine transmission
En paraissant en décembre 2025 aux Editions Téranga Sénégal, avec un propre point de vue, « Tiélém, l’enfant à la peau claire » vient enrichir la bibliothèque par un sujet qui intéresse particulièrement au cinéma. À la même période, dans la populaire série télévisée « Bété-Bété », l’enlèvement curieux de Badara, un bébé albinos dont la naissance avait secoué le foyer, et ensuite sa restitution bizarre relançaient les débats sur les passions mystiques liées à l’albinisme.
Il y a aussi au cinéma, le court-métrage fiction de Simon Paney, « L’enfant à la peau blanche ». Dans ce film, il expose clairement les croyances occultes sur l’albinisme. Un enfant albinos a été vendu par son père à des orpailleurs sauvages qui le faisaient chanter dans les mines, au prétexte que c’est un moyen de trouver vite et beaucoup d’or.
El Hadj Momar Junior, dans « Tiélém, l’enfant à la peau claire », choisit de donner à l’enfant toutes ses chances. Il donne à son personnage un discernement peu commun, une mesure attrayante, une sagesse étonnamment précoce, le tout forgé dans l’écoute, l’observation, l’obéissance aux règles communautaires et académiques, et une assiduité aux exigences. La concentration et la rigueur, aussi.
C’est ainsi qu’il a su se soustraire aux pièges des agitations insidieuses de la ville, restant fidèles aux vertus et joies de sa campagne. D’ailleurs, l’auteur fait une étude intéressante de gentrification galopante qui dépouille les villes de leur authenticité, avant de lui conférer insécurité, insalubrité et insociabilité.
El Hadj Momar Junior Sarr loue également des vertus sociales qui maintiennent la cohésion, tel que le syncrétisme qui installe naturellement une tolérance des fois religieuse et spirituelle. Décrit comme un passionné de la littérature et de la transmission du savoir sur la quatrième de couverture, Momar Junior Sarr le prouve dans le corps du livre.
Avec une écriture digeste quoique relevée, une sémantique pertinente et séduisante, une description imagée et épousant nos imaginaires, l’écrivain retient son lecteur facilement. Enseignant de profession, cet homme de 53 ans donne une part belle à l’éducation dans le livre. L’auteur glisse des méthodes mnémotechniques, donne des conseils pratiques, honore l’enseignant et aborde le quotidien des classes.
Ces classes qui constituent des petits mondes de fortunes diverses, avec des vitesses de réflexion et de réaction plurielles, mais dont le soin est dû à tous ses composants. El Hadji Momar Junior Sarr, natif de Saint-Louis, grandi entre Khombole et Sébikotane, semble s’être nourri de tous ces espaces et de leurs réalités.
Mais aussi des femmes et hommes qu’il y a rencontrés et qui semblent avoir compté dans sa posture humaine. Certains noms, qui ne sont clairement pas de simplement, sont d’ailleurs mis en gras. Parmi eux, il y a celui de notre collègue Malick Ciss, directeur adjoint des rédactions du « Soleil ».
Il en parle comme un « témoin particulier », « jeune stagiaire au « Soleil » » qui devait « raconter au monde ce que d’autres n’osaient qu’effleurer ». Il l’évoque sur 8 pages pour parler du « nduut », cérémonie d’initiation, rite de passage dans le bois sacré.
Ce livre a assurément une part personnelle. C’est parmi les caractéristiques qui le rendent beau. Bien que, dans l’édition, la qualité d’impression laisse à désirer, avec des écritures en petit caractère et une police menue. Peut-être que le Tome 2 connaitra une suite « bouleversante », avec un meilleur tirage.
Par Mamadou Oumar KAMARA