De l’ombre des rues de Fass à la lumière des arènes

Dans les rues de Fass, le destin d’Ada Fass s’est forgé entre « daara », « mbapatt » et terrains de football. Adama Coréra, de son vrai nom, incarne une ascension marquée par le talent, la rigueur et les épreuves. Son parcours raconte la naissance d’un champion porté par tout un quartier. Portrait d’un lutteur en pleine ascension, attendu au tournant face à Eumeu Sène ce 19 avril 2026.

Ada Fass incarne la trajectoire d’un enfant de son quartier devenu l’un des visages les plus prometteurs de la lutte sénégalaise. Dans les ruelles poussiéreuses de son quartier Fass, entre les souvenirs des anciens champions et les rêves encore bruts des jeunes lutteurs, sa silhouette a fini par s’imposer avec une force tranquille et une ambition dévorante.

Il n’est pas seulement un espoir de la lutte sénégalaise. Il est devenu un symbole de transition entre la tradition des « mbapatt » et les exigences modernes de l’arène professionnelle. À force de travail, de combats marquants et d’une aura grandissante, il s’est frayé un chemin dans un univers où rien ne s’offre, tout se conquiert. Ainsi, il est surnommé par les siens « Borom Ndakaru » (le maître de Dakar).

Avant les grandes affiches et les combats médiatisés, Ada Fass est d’abord un enfant du quartier, observé et connu bien avant d’être célébré. À Fass, il grandit dans un environnement où les valeurs religieuses, l’éducation traditionnelle et la rigueur sociale structurent le quotidien de tout jeune. Il fréquente ainsi le « daara » Seydi Djamil Sy, à Fass, où il s’initie très tôt à la mémorisation du Coran, tout en poursuivant sa scolarité dans les études françaises classiques.

Omar Faye dit « Sakette » se souvient avec précision de cette période mythique. « Ada Fass n’est pas un ami, c’est un petit frère. Il était un élève studieux et sérieux. Il maîtrisait bien le Coran et ne refusait jamais d’étudier », témoigne-t-il.

Mais l’enfant n’est pas uniquement enfermé dans les livres religieux. Il est aussi un sportif, qui a évolué comme gardien de but à l’Asc Fass Delorme en catégorie cadette. Une polyvalence qui impressionne son entourage. « C’était un très bon gardien de but. Il avait quelque chose de naturel dans tout ce qu’il faisait. On sentait qu’il sortait du lot », témoigne Omar Faye, son ancien encadreur du quartier.

Dans les rues de Fass, le jeune Adama Coréra est également connu sous un autre surnom devenu symbolique : « Thioumikaay » (vestiaire mystique d’un lutteur). En effet, il gardait les affaires des lutteurs lors des entraînements (montres, téléphones, argent). Ce fut un rôle de confiance qui en dit long sur la considération qu’on lui portait déjà.

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C’est dans les « mbapatt », ces tournois populaires nocturnes de quartier, où la lutte s’exprime dans sa forme la plus brute, que le destin d’Ada Fass bascule. Très jeune, il se fait remarquer par son intensité, son courage et sa capacité à rivaliser avec des adversaires plus âgés ou plus expérimentés.

Selon Omar Faye, son ascension ne doit rien au hasard. « C’est très tôt qu’il s’est passionné pour la lutte. Dans les « mbapatt », il a commencé à révéler son potentiel. Même frêle, il impressionnait tout le monde », témoigne-t-il.

Le jeune combattant admire les grands champions de son époque, notamment Zoss, qu’il prend comme modèle, voire comme son idole qu’il défiera et battra plus tard dans sa carrière. « Au début, dans les mbapatt, il s’appelait Zoss 2. Il disait que celui-ci était son idole. Mais quand il l’a affronté, il a voulu prouver qu’il pouvait dépasser son modèle », raconte Baye Fall, son préparateur mystique et témoin de ses débuts.

Surnommé « Thioumikaay »

Babacar Diop dit Mbaye Diop, président de l’écurie Fass-Benno, créée en 2009, revient sur sa découverte du jeune talent. « Je n’ai jamais imaginé qu’il deviendrait lutteur. Mais quand je l’ai vu dans un mbapatt à Santhie, à la Médina, j’ai compris qu’il avait quelque chose de très spécial », raconte-t-il, lourd de fierté.

Ce jour-là, Ada Fass impressionne malgré sa fragilité physique. Sa technique, son sens du timing et son agressivité contrôlée marquent les esprits. C’est le point de départ d’une carrière encadrée, structurée et progressivement professionnalisée.

Comme beaucoup de trajectoires forgées dans les quartiers populaires, celle d’Ada Fass n’est pas sans anicroche. Elle est marquée par des moments de rupture, des erreurs de jeunesse et des épisodes judiciaires qui auraient pu freiner sa progression vers les sommets de ce sport de chez nous.

« Sakette » évoque sans détour ces passages difficiles. « Il a malheureusement connu la prison à plusieurs reprises, souvent à tort ou par erreur. Mais il a toujours rebondi », regrette-t-il.

Ces épreuves deviennent paradoxalement des moments de transformation. L’encadrement familial et sportif joue un rôle décisif pour le remettre sur les bons rails. « Nous l’avons encadré et remis sur le droit chemin. Il a abandonné les mauvaises pratiques pour se construire », explique Babacar Diop.

Malgré ces turbulences, une constante demeure : la discipline dans le travail et cette sourde ambition de réussir dans cette discipline sportive. Les encadreurs techniques, à l’image de celui qu’il appelle affectueusement Père Coundoul, soulignent une évolution notable, passant d’un jeune instinctif à un lutteur structuré, capable de gérer la pression des grandes affiches.

Dans les « mbapatt » comme dans la lutte avec frappe, son nom s’impose progressivement. Les victoires s’enchaînent, les défaites servent de leçons et le public commence à voir en lui un futur grand champion. « Son rêve a toujours été de devenir Roi des arènes. Aujourd’hui, il en est très proche », affirme, très optimiste, son président, Babacar Diop.

Mais, au-delà du sportif, c’est aussi un parcours humain qui se dessine. Celui d’un jeune issu d’un environnement complexe, façonné par la rue, la religion, le sport et l’encadrement communautaire. À travers les témoignages croisés de ses proches, Ada Fass apparaît comme un produit sportif authentique de son environnement.

Style et identité
Dans l’enceinte des arènes, Ada Fass ne passe pas inaperçu. Son style est direct, parfois explosif, mais il est toujours engagé dans ses combats. Il ne fuit pas l’échange, il le provoque même. Cette approche séduit. Elle a le mérite de le rendre reconnaissable, voire identifiable.

Les supporters, eux, y voient un combattant atypique, fidèle à l’esprit du sport qui le passionne. Dans les tribunes, son nom est souvent scandé avec ferveur, preuve d’un lien déjà solide avec son public. « Quand il entre dans l’arène, on sent qu’il peut tout se passer. Il ne calcule pas, il donne tout ce qu’il a dans le ventre », raconte Ama bou Ada Fass, un supporter rencontré lors d’un combat.

Mais cette intensité soulève aussi une question fondamentale : jusqu’où peut-il aller ? Car dans une arène de plus en plus compétitive, la régularité et la maîtrise deviennent aussi importantes que le talent brut. Les observateurs attendent désormais de voir s’il peut franchir un cap supplémentaire.

Ada Fass avance sur une ligne de crête. Il n’est plus seulement un espoir. Il est désormais un test permanent de ses propres limites. Dans le landerneau de la lutte sénégalaise, Ada Fass incarne la génération montante de lutteurs qui refusent les étiquettes faciles.

Il évolue dans un entre-deux exigeant où chaque combat écrit un peu plus son histoire. Son parcours (17 combats, 13 victoires et 4 défaites), fait des hauts et des bas, porte déjà les traces d’un destin particulier. Celui d’un lutteur façonné par les « mbapatt », durci par la compétition et désormais attendu au tournant des affiches au sommet.

Tournant décisif
Son histoire n’est pas seulement celle d’un lutteur en devenir. Elle est celle d’une génération entière qui cherche à transformer les défis du quartier en tremplin vers l’excellence. Entre rigueur, talent et ambition affichée en haute altitude, Ada Fass continue d’écrire une trajectoire où chaque affrontement dépasse le cadre de l’arène pour devenir une affirmation de soi.

Aujourd’hui, il n’est plus un simple espoir. Il est face à ses responsabilités. Qu’il assume bien. Chaque sortie devient un test, chaque performance une confirmation ou une remise en question. Son parcours, déjà riche, porte les marques d’un lutteur forgé dans la difficulté, mais aussi d’un compétiteur en quête de consécration.

Face à Eumeu Sène, ce dimanche 19 avril 2026, il ne s’agira pas seulement d’un combat. Ce sera un révélateur. Celui de sa capacité à franchir un palier important chez les Vip et à s’installer durablement parmi les très grands.

Car au-delà de l’athlète, Ada Fass incarne une génération. Celle qui transforme les réalités du quartier en moteur de réussite. Une génération qui avance avec ses failles, mais aussi avec une ambition intacte. Son histoire continue à s’écrire. Elle pourrait bien prendre une dimension encore plus grande.

PALMARÈS
17 combats disputés : 13 victoires (Yéri, Farbou Diar, Dorma, Ardo, Raul, Thiatou Nguéweul, Bébé Bismi, Tapha Mbeur, Diockel, Coly Faye 2, Zoss, Gouye Gui, Liss Ndiago) et 4 défaites (Thiatou Baye Pathé, Onde le Fou, Zarco, Lac de Guiers 2).

 Abdoulaye DEMBELE