« Moustaphal Maktoum, l’incompris de la nation » : Mansour Kébé revisite la pensée d’un guide ancré dans la foi et l’humanisme

Présenté ce week-end à Dakar, l’ouvrage de Mansour Kébé, artiste plasticien et ancien député, propose une lecture approfondie de la trajectoire et de la pensée de Serigne Moustapha Sy Al Maktoum. Entre spiritualité, engagement citoyen et réflexion politique, l’auteur met en lumière la dimension souvent méconnue d’un homme qui a durablement marqué le paysage religieux et sociopolitique sénégalais.

Dans une atmosphère solennelle et empreinte de réflexion, la présentation de l’ouvrage « Moustaphal Maktoum, l’incompris de la nation : du religieux à l’humaniste » a réuni, ce week-end à Dakar, intellectuels, acteurs politiques et figures religieuses. Structuré en sept chapitres et fort de 356 pages, le livre de Mansour Kébé s’attache à décrypter le parcours et l’héritage d’un homme qu’il érige en figure majeure de la conscience nationale.

Dans son ouvrage ,l’auteur inscrit sa démarche dans une réflexion plus large sur les dérives contemporaines. Il rappelle que « la répétition de l’histoire ne devrait jamais signifier celle des mêmes erreurs », posant ainsi les bases d’une analyse critique des fractures morales et politiques du Sénégal actuel. Dans cette perspective, Serigne Moustapha Sy apparaît comme une voix singulière, portée par une exigence éthique et une vigilance spirituelle constantes, ayant traversé les différents régimes politiques sénégalais.

Pour Mansour Kébé, l’originalité de cette figure réside dans sa capacité à conjuguer spiritualité et engagement civique. Il souligne qu’« aucune réforme durable ne peut naître sans réforme intérieure », une conviction qui irrigue l’ensemble de l’ouvrage et place l’homme religieux au cœur du devenir collectif. À l’instar de figures universelles comme Gandhi ou Martin Luther King, Serigne Moustapha Sy s’inscrirait, selon lui, dans une tradition où la parole maîtrisée et la conscience morale constituent de puissants leviers de transformation sociale. Une « arme de construction massive », illustrée à travers ses nombreuses conférences et prises de position publiques.

L’ouvrage revient également sur le rôle déterminant joué par le guide religieux dans la réorganisation des daaras, notamment à Tivaouane. Par une approche novatrice, il a su « révolutionner la perception traditionaliste des hommes du daara », en y intégrant des dimensions culturelles, sportives et une ouverture aux savoirs modernes. Cette dynamique a contribué à attirer une jeunesse en quête de repères, dans un contexte marqué, dès les années 1980, par l’essor des courants marxistes et communistes..

Refusant toute posture de repli, Serigne Moustapha Sy a constamment privilégié le débat d’idées et les espaces d’échanges. À travers colloques internationaux, initiatives en faveur de la jeunesse et de la femme à la fin des années 1980 et au début des années 1990, il a su tisser des liens solides aux niveaux national et international. Son engagement dans le champ politique s’est traduit par une posture constante d’opposition face aux régimes qu’il estimait en déviation avec leurs orientations initiales. Son positionnement critique sous les présidences d’Abdou Diouf, d’Abdoulaye Wade et de Macky Sall témoigne, selon l’auteur, d’une cohérence rare dans le temps.

Au fil des pages, Mansour Kébé met en exergue le caractère multidimensionnel de Serigne Moustapha Sy, décrit comme « scientifique, mystique et éducateur », capable d’articuler savoir académique et enseignement spirituel. La création des Universités du Ramadan, véritable tribune de haut niveau réunissant universitaires et élites religieuses, illustre cette volonté de bâtir des passerelles durables entre les différents champs du savoir. Par la formation et l’éducation, il a contribué à façonner des générations d’intellectuels enracinés dans la spiritualité, mais ouverts sur le monde.

Mais l’une des thèses centrales de l’ouvrage réside dans l’idée d’un « incompris ». Pour Mansour Kébé, cette perception découle d’une lecture réductrice de son engagement. Il estime qu’« il est incompris parce que la majorité s’évertue à lire ses actes avec les lunettes myopes de la politique politicienne », invitant ainsi à dépasser les interprétations superficielles pour appréhender la profondeur de sa pensée.

Prenant la parole lors de la cérémonie, Talla Sylla, ancien maire de Thiès, a abondé dans le même sens. Il considère que « ce titre est à la fois une provocation salutaire et une profonde vérité », rappelant que Serigne Moustapha Sy a souvent été réduit à une figure politique, alors qu’il évolue, selon lui, « sur l’échiquier du projet divin ». Revenant sur les années 1990, il a salué le « courage » du guide religieux dans son engagement aux côtés de l’opposition, à une période où celui-ci faisait défaut à de nombreux acteurs.

Dans la même veine, Talla Sylla a insisté sur la dimension profondément humaniste du personnage, soulignant que « chez lui, l’humanisme n’est pas une rupture avec le religieux, mais son aboutissement ». Une lecture qui rejoint celle de l’auteur, pour qui la pensée de Serigne Moustapha Sy s’inscrit dans une continuité héritée de son père, fondée sur la primauté de la justice et le respect de la dignité humaine.

L’ouvrage met enfin en lumière la constance d’un engagement dont les idées, parfois incomprises, ont souvent été validées par l’évolution du temps. Mansour Kébé évoque ainsi « une longueur d’avance sur son époque », décrivant Serigne Moustapha Sy comme une « sentinelle stratégique et spirituelle » veillant sur la nation.

Entre analyse historique, témoignages et réflexion philosophique, « Moustaphal Maktoum, l’incompris de la nation » se présente comme une contribution majeure au débat sur le rôle des guides religieux dans la construction du Sénégal contemporain. Selon Talla Sylla, en offrant « une clé de lecture à notre jeunesse », l’auteur invite à dépasser les incompréhensions pour mieux saisir la portée d’un héritage à la croisée du spirituel et du politique.

Daouda Diouf