Dans un ouvrage bien documenté, le Dr Papis Comakha Fall éclaire d’un jour nouveau le rôle central de l’armée, de la gendarmerie et de la police dans la conquête et la gestion coloniale de la Sénégambie aux XIXe et XXe siècles. Entre archives inédites, documentation scientifique, lecture critique du passé et devoir de mémoire, l’historien sénégalais signe une contribution majeure à l’histoire contemporaine ouest-africaine.
ZIGUINCHOR- Derrière les façades administratives de la colonisation se cachait une mécanique redoutablement organisée. Fusils, brigades mobiles, surveillance des populations, contrôle des territoires etc. C’est cette architecture du pouvoir colonial que dissèque le Dr Papis Comakha Fall dans son ouvrage « Armée, gendarmerie et police : outils de répression et de maintien de l’ordre colonial en Sénégambie aux XIXe et XXe siècles », préfacé par le Pr Arnaud-Dominique Houte. Docteur en histoire contemporaine, diplômé de Sorbonne Université et Centre d’histoire du XIX e siècle rattaché à Panthéon Sorbonne Paris 1, le chercheur livre ici une étude fouillée de plus de 200 pages.
Son travail repose sur une vaste enquête archivistique menée aux archives nationales du Sénégal à Dakar, aux archives diplomatiques du ministère français des Affaires étrangères ainsi qu’au Service historique de la Défense, à Paris. À travers cette publication, l’enseignant vacataire à l’Université Assane Seck de Ziguinchor montre comment l’armée coloniale, la gendarmerie et la police ont constitué les piliers d’un système destiné à imposer la domination française en Afrique de l’Ouest. Et la Sénégambie était le point d’un ancrage stratégique.
La Sénégambie, un territoire stratégique
Pourquoi avoir choisi la Sénégambie comme espace d’étude ? Le Dr Fall apporte une réponse claire. « La Sénégambie a représenté une véritable porte d’entrée pour la prise de contrôle de l’espace ouest-africain. Elle a servi de base stratégique à l’expansion coloniale vers l’intérieur des terres », confie au « Soleil », le professeur d’histoire et de géographie. Selon lui, les XIXe et XXe siècles marquent une période décisive de l’histoire africaine. « Ce moment charnière a profondément transformé les structures politiques, économiques et socioculturelles du continent. Il a également été traversé par de fortes contestations et des résistances armée », précise le Dr Fall. Ainsi, l’ouvrage replace la colonisation dans un contexte de tensions permanentes, loin d’une lecture linéaire ou passive de l’histoire. Le livre rappelle que plusieurs figures politiques, royales et religieuses ont opposé une résistance déterminée à l’avancée coloniale.
« De nombreux chefs politiques, des rois mais aussi des guides religieux se sont dressés contre la colonisation pour préserver leur souveraineté et défendre les valeurs des sociétés africaines », poursuit l’enseignant titulaire d’un Certificat d’aptitude de l’enseignement secondaire. Face à ces oppositions, l’administration coloniale s’est appuyée sur ses instruments sécuritaires. Pour l’auteur, le rôle de l’armée, de la gendarmerie et de la police fut déterminant. « Ces trois institutions ont largement contribué à rendre possible le projet de domination française », relate le Dr Papis Comakha Fall.
Quadriller l’espace et surveiller les populations
L’un des apports majeurs de l’ouvrage réside dans l’analyse des méthodes de contrôle territorial mises en place par les autorités coloniales. Le Dr Fall décrit l’installation progressive de postes militaires et de brigades de gendarmerie sur l’ensemble de l’espace sénégambien, notamment le long des fleuves. « Ces implantations permettaient de quadriller le territoire, de contrôler la circulation des marchandises et d’être informé des faits et gestes des populations », soutient-il. Autrement dit, la sécurité coloniale ne relevait pas uniquement du maintien de l’ordre. De l’avis de M. Fall, elle servait aussi à organiser la surveillance économique, politique et sociale des territoires conquis.
Chercheur associé à la Chaire Histoire-Gendarmerie-Sécurité et Territoires (Higeset) de Paris, le Dr Papis Comakha Fall propose une lecture rigoureuse d’un pan souvent peu exploré de l’histoire régionale. Son livre divisé en deux grandes parties interroge les racines institutionnelles de la coercition coloniale tout en redonnant leur place aux résistances africaines. À l’heure où les sociétés africaines revisitent leur passé pour mieux comprendre leur présent, cette publication apparaît comme un travail précieux. Car en racontant comment l’ordre colonial s’est imposé par les armes, la surveillance et la contrainte, l’historien rappelle aussi que la mémoire demeure un terrain essentiel de souveraineté.
Par Gaustin DIATTA (Correspondant)