Le 6 juillet 1988, au large de l’Écosse, la plateforme pétrolière Piper Alpha se disloquait en 22 minutes dans une série d’explosions apocalyptiques. Bilan : 167 morts, 61 survivants, dont beaucoup ont sauté de 50 mètres dans une mer en feu pour tenter de survivre. L’enchaînement était d’une banalité effrayante. Un ouvrier avait retiré une soupape de sécurité pour maintenance. Il avait laissé une note pour prévenir l’équipe suivante. La note n’a pas circulé. L’équipe de nuit a démarré la pompe. Tout le reste n’était qu’une question de secondes.
Dans son rapport d’enquête, Lord Cullen a résumé le drame en une phrase qui devrait être enseignée dans toutes les écoles de management du monde : « Les politiques et procédures de sécurité étaient en place. La pratique, elle, était différente. »
Vingt-deux ans plus tard, en avril 2010, sous la présidence de Barack Obama, la plateforme Deepwater Horizon explosait dans le Golfe du Mexique. Onze morts, la plus grande marée noire de l’histoire, 134 millions de gallons de pétrole déversés pendant 87 jours. Et au fond du rapport d’enquête, exactement les mêmes mots qu’en 1988 : production avant sécurité, signaux critiques ignorés, culture du silence, ingénieurs qui n’osaient pas parler de peur d’être licenciés.
Deux continents. Deux époques. Deux géants industriels. Les mêmes erreurs. Les mêmes morts.
Si je rappelle ces drames aujourd’hui, ce n’est pas pour faire œuvre d’historien. C’est parce que notre pays, le Sénégal, est en train de vivre, à plus petite échelle mais avec la même logique, la même tragédie qui se répète.
Nos propres Piper Alpha
L’effondrement d’un échafaudage à Sacré-Cœur II, qui a coûté la vie à des ouvriers venus gagner leur pain, l’accident à la cité keur gorgui… L’incendie dans la mine d’or de Djiogo. Les accidents à répétition sur nos chantiers de construction, dans nos usines, sur nos routes. Les explosions de bouteilles de gaz dans les concessions. Les bâtiments qui s’écroulent à Dakar, Thiès, Touba, emportant des familles entières. Chaque drame est traité comme un événement isolé, un coup du sort, une fatalité. Il donne lieu à quelques articles, quelques déclarations officielles, parfois une commission d’enquête dont personne ne lira jamais les conclusions. Puis on passe à autre chose. Jusqu’au prochain.
Or il n’y a pas de fatalité dans ces accidents. Il y a un système défaillant. Et ce système, nous pouvons le changer si nous en avons la volonté politique.
Ce que Piper Alpha a changé au Royaume-Uni
Après le drame, le Royaume-Uni n’a pas fait de communiqué de condoléances. Il a refondé tout son droit de la sécurité industrielle. Le rapport Cullen a produit 106 recommandations. Toutes ont été acceptées. En moins de cinq ans, une nouvelle réglementation, les Safety Case Regulations, imposait à chaque exploitant d’installation industrielle de démontrer, documents à l’appui, qu’il maîtrisait ses risques. L’organe de contrôle, le Health and Safety Executive, a été renforcé. La culture même de l’industrie pétrolière britannique a été retournée.
Le Royaume-Uni a compris une chose simple : la sécurité n’est pas une affaire d’entreprises. C’est une affaire d’État. Tant que l’État ne fixe pas les règles, ne contrôle pas leur application et ne sanctionne pas les manquements, aucune entreprise ne s’imposera spontanément des coûts que ses concurrents s’épargnent. La course à la rentabilité enterre toujours la sécurité, sauf si un cadre réglementaire sérieux l’en empêche.
Le Sénégal à la croisée des chemins
Notre pays entre aujourd’hui dans une phase d’industrialisation accélérée. Exploitation du pétrole et du gaz, grands projets d’infrastructures, extension urbaine, développement minier, chantiers autoroutiers, nouveau pôle industriel. Chaque jour, des milliers de travailleurs sénégalais exercent leur métier dans des environnements à risque. Chaque jour, des millions de citoyens circulent dans des villes où la sécurité des bâtiments, des installations électriques, du stockage de gaz, de la circulation routière n’est pas véritablement contrôlée.
Nous avons des textes. Le Code du travail comporte des dispositions sur l’hygiène et la sécurité. Il existe des services d’inspection. Mais, pour reprendre les mots de Lord Cullen, « les politiques et procédures sont en place, la pratique est différente ». Nos inspecteurs du travail sont en sous-effectif chronique. Nos contrôles sont trop rares pour être dissuasifs. Nos sanctions sont trop faibles pour changer les comportements. Nos enquêtes après accident, quand elles existent, ne débouchent presque jamais sur des mesures systémiques.
Ce que je propose, humblement
Il est temps que la sécurité devienne une vraie politique publique au Sénégal. Cela passe par des mesures concrètes.
Premièrement, la création d’une autorité nationale de la sécurité au travail, indépendante, dotée de moyens réels et d’un pouvoir de sanction effectif, sur le modèle du HSE britannique ou de l’OSHA américaine.
Deuxièmement, l’obligation, pour tout projet industriel ou de construction dépassant un certain seuil, de produire une étude de dangers et un plan de maîtrise des risques opposable, vérifié par l’autorité avant autorisation.
Troisièmement, la formation massive. Nos écoles d’ingénieurs, nos lycées techniques, nos universités doivent intégrer la sécurité comme matière fondamentale, pas comme option. Le Sénégal pourrait devenir, à moyen terme, un pôle d’excellence régional en matière de sécurité et santé au travail pour l’Afrique de l’Ouest.
Quatrièmement, la transparence. Chaque accident grave doit donner lieu à une enquête publique, dont les conclusions sont rendues accessibles, afin que les leçons tirées profitent à l’ensemble des acteurs, et non pas seulement à l’entreprise concernée.
Cinquièmement, la protection des lanceurs d’alerte. Piper Alpha et Deepwater Horizon ont été précédés de signaux faibles, de voix qui ont tenté d’alerter et qui ont été étouffées. Aucun système de sécurité ne fonctionne sans le droit, pour un ouvrier ou un ingénieur, de dire « ce qu’on fait là n’est pas sûr », sans craindre pour son emploi.
Une question de dignité nationale
Aux décideurs qui pensent que ces mesures coûtent cher, je dis ceci : comptez le prix de ne rien faire. Il se mesure en cercueils portés dans nos quartiers, en veuves qui ne s’en remettent pas, en enfants qui grandissent sans comprendre pourquoi leur père n’est pas rentré ce soir-là. Il se mesure aussi en perte de compétitivité, car aucun investisseur sérieux ne s’installe durablement dans un pays où les accidents industriels sont traités comme des aléas.
La sécurité n’est pas un luxe de pays riches. C’est la première preuve qu’une nation respecte ses travailleurs et ses citoyens. Le Sénégal a tous les atouts pour franchir ce cap. Il lui manque, pour l’instant, une décision politique forte.
Le Royaume-Uni a attendu 167 morts pour agir. Les États-Unis, 11 autres morts et une catastrophe écologique sans précédent. Combien de drames nous faudra-t-il, à nous, avant de comprendre ?
La sécurité ne se négocie pas. Elle se construit, chaque jour, dans les gestes qu’on croit sans importance et dans les décisions que nos dirigeants osent prendre avant qu’il ne soit trop tard.
Papa Dieye
QHSE & Wellbeing Manager
Membre du club des Professionnels QHSE du Sénégal.
Membre du Réseau des QHSE d’Afrique de l’Ouest