Dans le souci de désengorger les prisons, le Sénégal a introduit le port du bracelet électronique dans son système pénal. Même si cette option semble beaucoup plus allégée qu’un séjour carcéral, elle n’est pas de tout repos. Le poids psychologique et la restriction de certains déplacements constituent un fardeau non négligeable pour les « porteurs de bracelet électronique ».
Placés sous mandat de dépôt, en août 2018, pour plusieurs chefs d’accusation, Kalidou Thioye et sa bande semaient la terreur dans la zone de Mbeubeuss et ses environs. Poursuivi pour viol collectif, association de malfaiteurs et coups et blessures volontaires, il aura passé presque six ans en prison avant d’être mis sous bracelet électronique. Il n’avait que 22 ans au moment de son arrestation. Il en a aujourd’hui 28 et respire la pleine forme.
Il a réussi à retrouver sa place dans la société. Malgré le poids du dispositif, il supervise des chantiers. À première vue, rien en lui ne laisse apparaître une quelconque particularité. Débonnaire, l’effet du doux vent sur son corps raffermit davantage son visage adipeux.
« Kalidou, notre eau est finie, nous n’avons pas de quoi boire », l’interpelle l’un des maçons, perché sur la dalle en construction du bâtiment. « Ah, je m’en doutais ! Attendez, je vous règle ça tout de suite », répond Kalidou, qui monte aussitôt sur son scooter pour aller chercher des sachets d’eau et de la glace.
Une quinzaine de minutes plus tard, il revient avec un paquet. Habillé d’un pantalon cargo avec de larges poches qui lui arrivent jusqu’aux chevilles, il descend du scooter et donne les provisions (eau, thé, sucre et feuilles de menthe) aux travailleurs. Ragaillardis, les maçons continuent leurs manoeuvres.
Il se prête alors à nos questions, sous une tente relativement fraîche. La confiance s’installe et Kalidou se lâche au fil de la discussion. « Je porte tout le temps ces genres de pantalons. Avec le bas élastique, cela me permet de mieux dissimuler le bracelet. Comme vous le voyez, les travailleurs ici ne se doutent point que je porte cet objet à la cheville, ils n’en savent rien du tout. Seul mon employeur, qui est aussi mon oncle, sait que je porte un bracelet électronique », dit-il.
« Un moindre mal »
Plus de 16 mois avec le bracelet au pied, il semble ne plus ressentir aucune gêne maintenant, malgré un frottement au pied peu agréable. Et pourtant, les contraintes ne manquent pas. En effet, Kalidou doit tout le temps recharger la batterie pour éviter qu’elle se vide, sinon « elle vibre sur mon pied », déplore-t-il, un tantinet amer. Car, reconnaît-il, le bracelet se présente comme un moindre mal, mais il demeure encombrant.
Le bracelet, ce cercle métallique autour de sa cheville, scintille faiblement sous la lumière du soleil comme un fardeau. Kalidou regrette ses presque deux années passées en étant à moitié libre au sein de sa famille et de ses collègues. Assis en face du bâtiment en construction, il observe les maçons manoeuvrer avec une certaine indifférence et sa morgue sereine trahit une tension intérieure.
« Nous sommes actuellement nombreux à être sous assignation à résidence sous surveillance électronique. Je pense même à mettre sur pied une association qui regrouperait tous les porteurs du bracelet. Sinon, nous risquons d’être oubliés. J’en ai parlé à certains », dit-il, tout en avouant son impuissance.
Toutefois, pour lui, le bracelet est plus avantageux en comparaison à l’incarcération. Cependant, considérant sa condition – puisqu’il se considère comme innocent – c’est une situation qu’il vit amèrement.
Prenant son téléphone, il appelle M. Dièye, son ex-voisin à la prison de Rebeuss et habitant du quartier Yeumbeul. « Alors M. Dièye, ça avance ou bien toujours rien ? Moi, j’étais au Centre de surveillance la semaine dernière parce que la batterie de mon bracelet est défectueuse, elle ne se recharge pas… Oui, ils l’ont désactivée et m’ont demandé de revenir la semaine prochaine pour échanger la batterie », explique-t-il à M. Dièye, qui semble adhérer à son idée de faire un peu de bruit auprès des médias pour faire entendre leur cause.
Kalidou raccroche. « M. Dièye peut vous en dire davantage, il a été arrêté en 2019 pour vol aggravé, on a été ensemble à Rebeuss. Depuis septembre 2023, il porte le bracelet aussi », précise-t-il.
Prison de substitution
Dans le quartier populeux de Yeumbeul, en banlieue dakaroise, c’est l’effervescence en ce début d’octobre avec la rentrée scolaire. Les potaches, sac en bandoulière, vêtus d’habits neufs, rivalisent d’ardeur sur le chemin de leur école. Les dernières pluies ont fini d’inonder les rues.
C’est ici qu’habite M. Dièye, assigné à résidence sous bracelet électronique. Tenant une boutique devant son domicile à quelques centaines de mètres du commissariat de Yeumbeul, le jeune homme de 28 ans arbore stoïquement son bracelet.
Si Kalidou ne laisse rien apparaître sous son pantalon, M. Dièye, lui, laisse deviner la mécanique qui encercle sa cheville, qu’il a enroulée avec le bas de son pantalon bleu ciel. « Au début, je le cachais, mais actuellement je n’y fais plus attention. L’autre jour, une femme du quartier qui fait ses courses dans ma boutique m’a demandé ce que j’avais à ma cheville ; je lui ai expliqué et elle est restée un peu circonspecte », relate-t-il, l’air timide.
M. Dièye vit avec le bracelet depuis qu’il est élargi de prison. Il dort, se baigne et circule avec. « Je ne me plains pas outre mesure puisque je suis chez moi, je travaille et je vois ma mère, mes frères et soeurs, toute la famille tous les jours. Alors qu’en prison, c’était compliqué. La famille était obligée de venir tout le temps me rendre visite et elle était inquiète. Mais là, je peux travailler et participer à la vie de notre famille au quotidien », se console-t-il.
Pourtant, M. Dièye considère que le bracelet n’est qu’une prison de substitution puisque, depuis sa sortie, il ne peut pas circuler normalement. « Mes déplacements sont limités, de ce fait mon commerce est entravé. Je voudrais aller à l’intérieur du pays acheter des marchandises, mais je ne peux pas », dit-il, la mine triste.
Sa mère, assise à côté, la tête voilée, laisse entendre son inquiétude. Elle déplore les lenteurs dans la prise en charge du dossier de son fils qui porte le bracelet depuis deux ans, après quatre ans en prison. Évoquant les circonstances de l’arrestation, elle estime qu’à l’époque, son fils n’était qu’une victime.
« Ils l’ont trompé en lui vendant de la marchandise volée. Il n’est pas juste qu’on fasse porter cet objet à des personnes innocentes, heureusement que M. Dièye est fort », dit la mère, pleine de compassion pour son fils.
Quoi qu’il en soit, dans sa volonté d’humanisation de la sanction pénale, le Sénégal a fait approuver cette mesure par l’Assemblée nationale en juillet 2020.
Reportage de Souleymane WANE