Venus de lointaines contrées, à plus de 700 km de Dakar, des cohortes de jeunes adolescents démoralisés offrent un spectacle piteux dans certaines zones de la capitale. On les trouve tout particulièrement dans les quartiers devenus commerciaux à force d’une « mésurbanisation » abusive, à l’instar du Ouakam populeux et des Hlm 5 et 6 travestis. Ces sujets d’un exode rural étourdi préfèrent ces quartiers, apparemment parce qu’ils peuvent s’y débrouiller et gagner quelques petits boulots qui préservent un pan de leur dignité humaine. Et pour survivre, naturellement. La désillusion chez eux se précise dès les premières lueurs du jour, ndeysaan. Empaquetés quelques minutes plus tôt sous les étals ou au pied des commerces fermés, ils se réveillent le visage bouffi, les yeux cernés, le flanc battant et les traces visibles de la bave nocturne.
Après s’être passablement étirés, trahissant une nuit longue d’inconfort, ils se dirigent vers les arbres ou les murs pour le premier besoin. Au-delà du spectacle exhibitionniste, l’odeur nauséabonde après leur passage est des plus désagréables. Cette putréfaction est principalement le fait d’une activité nocive. Une bonne partie de la soirée, beaucoup de ces gamins néo-pubères sont adeptes du « guinz ». Ces enfants se saoulent le crâne en plongeant le nez dans des chiffons imbibés de liquide dissolvant pour peinture. Ils se mettent ainsi dans un état d’ivresse et de délire qui les conduit à des actes répréhensibles. Il est devenu fréquent de ramasser de petites bouteilles contenant ce liquide enivrant près de leurs cartons de couchage. Ce n’est assurément pas tout le groupe qui s’y adonne, mais les coupables ont fini par imposer à tous une image de délinquants éméchés. Une étiquette qui leur vaut les qualificatifs peu flatteurs évoqués plus haut. Il existe pourtant parmi eux certains dont la conscience penche du bon côté.
Ce sont ceux qui cirent les chaussures ou exercent comme cordonniers, qui vendent des bonbons, des cure-dents et du bitakola, petits colas, font le courtage de menues marchandises ou encore lavent des voitures. Cependant, leur plus grand défi reste de gagner la confiance des autres. Surtout l’après-midi où, dépenaillés, ils arpentent les ruelles, sonnent ou frappent aux portes pour mendier le déjeuner. Ils créent souvent un raffut peu commun à ces heures de sieste, obligeant les riverains à adopter une attitude peu amène, à la limite de la malveillance. Ils ont fini d’associer ces jeunots, bien souvent à raison, à des pickpockets et à des agressions, avec des comportements parfois qualifiés de libidineux. Quoi qu’ils soient devenus de réelles menaces pour la quiétude et la sécurité des quartiers concernés, ces gamins ont la grave malchance d’une croissance entravée. Ce sont des enfants sans véritable enfance. Les riverains, dont certains les accusent de tous les torts, peuvent se montrer très violents lors de leurs battues régulières. Violents, incompréhensifs, malveillants, trop peu raisonnables. En dehors de quelques mères de famille, sans doute guidées par la fibre maternelle, les riverains se montrent presque systématiquement prompts à s’emporter. Ils méprisent la désillusion et la déperdition qui ont perdu ces jeunes exilés dans ce Dakar jadis rêvé en eldorado. Et puis, eux aussi sont exposés aux divers dangers de la rue, surtout en ces temps de prédation étrange. Cette réalité est d’autant plus affligeante que, dans leurs bourgades, des opportunités pourraient être facilement promues par les autorités. Ils en sont partis parce qu’ils ne voyaient plus de perspectives et ont été quelque peu contraints d’endosser les habits de leurs pères tout aussi démunis. À défaut d’une formation professionnelle dite classique, les arts peuvent constituer une option pertinente. Inspirer ou stimuler la créativité de ces enfants, dans leurs villages, serait une formidable manière de les occuper tout en canalisant leur énergie débordante.
Les centres culturels régionaux pourraient être les fers de lance de cette politique. La manœuvre pourrait être facilitée si l’on considère le caractère inventif des jeunes campagnards, au cœur de la nature et de la liberté liée à son immensité et à ses secrets. Combien est-il banal de tomber sur des enfants qui recyclent, recréent, réinventent ? Dans leur pratique, ils ne refont pas seulement des objets, ils recréent tout un monde. Ils expriment leur besoin et leur droit d’illusion, qu’ils perdent en embarquant pour la capitale. Ces enfants, sans avoir eu le luxe de connaître Gepetto dans le film Pinocchio, possèdent le même génie de transformer une matière vouée au néant en un objet utile ou en la représentation d’un rêve heureux.
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