«Il est compréhensible de douter du succès d’ «Epic Fury› à l’aune des objectifs fixés»

Ancien chef de corps du Bataillon des commandos de l’armée, le lieutenant-colonel (Er) El hadji Abass Fall a servi dans beaucoup de théâtres d’opérations, à l’intérieur comme à l’extérieur du Sénégal. Il analyse, dans cet entretien, les derniers développements de l’opération «Epic Fury» menée en Iran par les États-Unis et Israël.

Dans une interview accordée au journal «Le Soleil», en juin 2025, vous affirmiez qu’Israël veut imposer sa suprématie dans la région. Cette logique semble-t-elle prospérer ?

Si nous nous accordons sur le fait que l’opération «Epic Fury» est une exploitation de la Guerre des Douze jours de juin 2025, il devient suffisamment logique de situer les confrontations en cours dans le cadre d’une campagne ayant débuté bien avant et dont la dernière opération importante fut « Rising Lion ». Celle-ci a permis de mettre en place les conditions pour engager «Epic Fury» contre une République islamique d’Iran privée de moyens de défendre son espace aérien et ainsi obligée de présenter des cibles faciles et à portée de l’aviation, des missiles et des drones américano-israéliens. Elle se révèle donc comme une opération censée être décisive pour atteindre le but qu’Israël n’a jamais cessé de se fixer, à savoir réduire l’Iran à un pays sans défense crédible, sans possibilité ni volonté de s’en prendre à l’État hébreu.

Celui-ci aurait alors les coudées franches pour mener la politique de son choix dans l’espace Moyen et Proche-Orient. Le but stratégique demeure le même pour Israël et l’implication des États-Unis devrait permettre d’asseoir un rapport de force suffisant pour y arriver. Le Premier ministre Netanyahu a déjà clairement affirmé que «supprimer la menace existentielle que le régime (…) en Iran pose» était l’objectif principal. Cela équivaudrait simplement à «édenter» l’Iran.

Après une vingtaine de jours de conflit, l’Iran semble toujours garder ses capacités et peut même frapper Israël en profondeur. Cela renseigne-t-il sur une préparation plus accrue de la part des Iraniens ?

Au 23e jour de confrontation, le brouillard de la guerre, loin de se dissiper, s’épaissit. Si l’on observe les modes opératoires de Trump (1 et 2), force est de convenir qu’il préfère les coups de main très rapides et décisifs sans durer sur la zone d’opérations. «Midnight Hammer», avec les destructions de sites supposés d’enrichissement d’uranium, et l’enlèvement récent du président vénézuélien sont des exemples éloquents dans ce cadre. C’est alors tout à fait compréhensible de douter du succès de cette opération en cours, mesuré à l’aune des nombreux objectifs qu’il s’était fixés. Des dirigeants majeurs iraniens ont été spectaculairement et méthodiquement éliminés sans qu’une difficulté à continuer la guerre ou dans la gestion des affaires de l’État ne soit perceptible. L’armée américaine a certes déclaré plusieurs fois avoir annihilé les capacités interarmées de l’Iran, pourtant les Gardiens de la Révolution continuent de mener les actions qu’ils annoncent contre les cibles désignées. Mieux, c’est après la deuxième semaine de guerre que des capacités antiaériennes insoupçonnées de l’Iran ont amené les États-Unis à se poser des questions sur l’efficacité tant chantée des avions F-35.

La force navale iranienne est annoncée «au fond des océans» par Trump. Pourtant, le détroit d’Ormuz reste encore incontrôlé par l’armada américaine. Voilà quelques exemples de buts de guerre non atteints qui rendent légitime votre question. La préparation iranienne ne fait l’ombre d’aucun doute en ce qui concerne sa minutie et son alignement avec les buts de guerre de l’État. Il me plaît d’ajouter que le fait nouveau révélé consiste en la remise en question des concepts actuels, bientôt reformulés, de «supériorité aérienne» et de «suprématie aérienne». La situation de suprématie aérienne est effective selon l’acception que nous en avons, mais l’Iran arrive encore à mener des opérations dans la troisième dimension et dans le domaine spatial, bien que privé d’aviation. Enfin, l’Iran ne frappe pas seulement en profondeur en Israël ; il choisit, en plus, des cibles hautement stratégiques, voire les centres de gravité, tels que les infrastructures énergétiques, nucléaires et militaires en général. Cela peut constituer une forme de «dissuasion conventionnelle».

La population israélienne n’est pas moins ciblée à travers sa patience et son soutien à l’État. Et si l’Iran n’avait plus besoin du nucléaire militaire ? L’ouverture du détroit d’Ormuz par une opération semble être une option. Si cela se décide militairement, pourra-t-elle se faire ? Militairement, rien n’est impossible. Ce qui, en revanche, peut freiner l’action militaire, c’est le rapport action/résultats ou action/effets. Les États-Unis pourraient se donner les moyens militaires de contrôler le détroit par une combinaison d’engagement naval et de contrôle de l’espace y relatif, mais la complexité déjà rencontrée lors de ces premières semaines pousse à réfléchir sur une allocation supplémentaire de moyens navals dans un endroit incertain, sur une occupation d’une partie du terrain avec des risques additionnels.

L’on a déjà assisté à ce qui semblait être des tirs de préparation sur les rives iraniennes et sur certaines îles, dont Kharg. Cependant, de ces événements à la décision de prendre le contrôle du détroit, c’est une autre opération. Le jeu en vaut-il la chandelle ?

Les États-Unis sont relativement indépendants du pétrole qui passe par Ormuz. C’est un fait. Au-delà, même s’ils voulaient marquer leur toute-puissance, ils s’y prendraient avec beaucoup de précaution. Sur le plan strictement militaire, il ne faut pas moins d’une brigade aux moyens sophistiqués, avec des «enablers» de toutes les dimensions, pour penser défendre les 33 km de front que dessine Ormuz, en plus d’un environnement terrestre fait d’un relief très accidenté dont on ignore ce qu’il renferme. Le détroit lui-même est probablement miné, certainement disposé à l’être. La brèche diplomatique, avec des accords pour le passage impliquant l’Organisation maritime internationale (Omi), me semble donc mieux indiquée. Donald Trump vient de décider d’une pause des opérations pour cinq jours, invoquant un accord avec des autorités iraniennes. On se dirige peut-être vers la fin définitive des hostilités ? Cette sortie du président américain a été remise en question par les autorités iraniennes, ce qui accrédite partiellement la thèse d’une volonté de Trump de gagner du temps pour réajuster ses plans de guerre. Si, par contre, l’accord est avéré, nous assistons donc à une décision qu’il aura prise malgré lui, dans la mesure où il avait déjà fait de son refrain l’expression «la guerre prendra le temps qu’il faudra» afin que les buts, tous les buts, soient atteints. Cela ne semble pas être le cas. À défaut de gagner, la coalition peut s’estimer défaite, tout comme à défaut de perdre, l’Iran peut se voir en vainqueur. À mon avis, nous n’en sommes pas encore à la fin. Churchill nous appelle à la prudence en disant : «En temps de guerre, la vérité est si précieuse qu’elle doit être protégée par un rempart de mensonges».

Entretien réalisé par Oumar NDIAYE