Colloque sur «Thiès, la capitale du rail : genèse et évolution» : Entre mémoire ouvrière et héritage colonial

La Ville de Thiès a lancé officiellement, hier, mardi 24 mars, les activités de célébration de la fête de l’indépendance délocalisée dans la capitale du Rail. À travers un colloque de deux jours, historiens, géographes, spécialistes des sciences sociales, acteurs culturels et chercheurs venus de plusieurs institutions académiques échangent sur le thème : «Thiès, la capitale du Rail : genèse et évolution». 

THIÈS – Les festivités marquant la fête de l’Indépendance ont débuté, hier, mardi 24 mars, à Thiès avec le colloque : «Thiès, la capitale du Rail : genèse et évolution». En ouvrant la cérémonie, le gouverneur de la région, Saër Ndao, a souligné l’importance stratégique de la ville, qu’il décrit comme un «carrefour de connectivité multidimensionnel essentiel au développement du Sénégal». Il a insisté sur la nécessité de mobiliser l’intelligence collective et la recherche historique pour transmettre aux jeunes générations l’héritage ferroviaire et militaire de la cité. Selon lui, cette rencontre permet d’utiliser le passé pour éclairer le présent, offrant ainsi des «outils intellectuels» pour justifier le choix de Thiès comme hôte de la fête nationale du 4 avril. Le gouverneur a également appelé à une transformation des comportements citoyens et à une urbanisation maîtrisée pour bâtir une ville sûre, fondée sur le vivre-ensemble.

De son côté, le maire de la ville, Babacar Diop, a affirmé que «Thiès n’est pas une cité comme les autres». Pour lui, la cité du Rail est une mémoire vivante née de la rencontre entre un territoire et une infrastructure qui a bouleversé son destin : le chemin de fer. Rappelant son évolution de poste militaire à carrefour stratégique de l’Afrique de l’Ouest, il a précisé que la ville s’est construite au rythme des migrations et des luttes sociales. Selon lui, le train n’a pas seulement traversé Thiès ; il l’a façonnée, structurant ses quartiers et forgeant son identité sociale. Sur ce, M. Diop a rendu hommage aux générations d’ouvriers, de mécaniciens et de syndicalistes qui ont fait de Thiès une ville «debout, solidaire et engagée».

Le maire a rappelé que si Thiès dispose d’atouts majeurs pour le développement national, celui-ci ne sera durable que s’il s’appuie sur la mémoire et l’identité locale. Ce colloque et l’exposition associée illustrent sa conviction que le savoir et la culture sont des leviers essentiels pour éclairer les politiques urbaines et bâtir une vision partagée de l’avenir. Le Pr Ibrahima Thioub, président du Comité scientifique, a rappelé que l’histoire de Thiès illustre parfaitement la convergence de plusieurs dynamiques historiques majeures. Il a indiqué aussi que l’identité de la ville est marquée par les cultures des populations «Cangin» (ancien nom sérère de Thiès), dont l’empreinte subsiste dans la toponymie «Cees Janxin». Ce socle culturel, a expliqué M. Thioub, a ensuite été transformé par la colonisation, l’arrivée du chemin de fer, l’essor démographique, les luttes sociales et l’implantation de diverses communautés religieuses.

L’universitaire a souligné aussi que l’installation des ateliers ferroviaires, des casernes militaires et des infrastructures urbaines a profondément structuré l’espace, l’économie et l’âme de la ville. Au fil du temps, Thiès s’est imposée, d’après le Pr Thioub, comme un centre cosmopolite, un haut lieu du syndicalisme et un espace de brassage culturel, jouant ainsi un rôle déterminant dans l’histoire politique du Sénégal. De son côté, Babacar Mbaye Diop, président du Comité d’organisation, a précisé que ce colloque répond à une «exigence intellectuelle et citoyenne» : interroger le passé pour mieux éclairer les politiques futures. Il a averti que Thiès a la responsabilité de ne pas laisser son histoire devenir une «ruine silencieuse», qualifiant le patrimoine ferroviaire d’héritage fragile, mais stratégique pour le développement. En marge des débats, l’exposition «Kees Kaay : benn dëk ñaari gaar !» (Une ville, deux gares), réalisée avec le concours d’enseignants et d’élèves, retrace cette épopée à travers des archives et des récits, de la période pré-ferroviaire à la vie quotidienne des cheminots.

Mbaye Sarr DIAKHATÉ (Correspondant)